22.07.2008
Chapitre 4 - Pour un modèle européen du développement
Si le travail sur la consolidation d’une « identité européenne », via le partage de valeurs fondamentales, est un enjeu vital, ces valeurs doivent se traduire en actions concrètes, visibles et efficaces de mise en œuvre. Il nous semble que, depuis sa création, « l’Europe » s’est donné une mission spécifique pour traduire en actes ses principes : le développement. Nous estimons que c’est une mission à perpétuer. Cependant, on dérogerait à notre devoir de personnes engagées en politique si on ne remettait pas en question certains paradigmes et définitions. En un mot, une certaine théorie du développement.
Dans les années 50, sous l’impulsion des théories économiques dominantes (approche néoclassique, keynésienne et marxiste), on a pu croire dans l’identité parfaite entre développement et développement économique ainsi que dans l’existence de modèles « universels », de recettes absolues pour « progresser » sur la bonne voie. Peu importent les conditions de départ, on pouvait se reposer sur des théories « scientifiques », mondialement acceptées. D’ailleurs, les conditions dans lesquelles la réflexion avait lieu n’étaient pas propices à la nuance : un contient détruit, marqué par l’insuffisance alimentaire, contraint à « choisir son camp » dans la Guerre Froide naissante.
Les accords firent rentrer l’Europe occidentale dans la sphère d’influence américaine, ce qui signifia, entre autre, l’OTAN, le Plan Marshall et les théories économiques d’importation américaine. D’ailleurs, il s’agit d’une influence qui ne s’est jamais tarie : Keynes et son multiplicateur des investissements, puis Laffer et sa courbe relative à l’imposition fiscale, Galbraith et son analyse des jeux de pouvoir, enfin les « néo-libéraux », ont exercé une influence indéniable sur le comportement de l’Europe.
En même temps, L’Europe, notamment le « couple franco-allemand », n’a jamais cessé de produire des concepts autonomes liés au développement, notamment en ce qui concerne les solidarités et plus en général une approche humaniste à la société. Ces concepts, portés plutôt par des philosophes, des sociologues et des courants politiques et religieux, n’ont jamais trouvé un réel terrain d’entente avec l’économie. Ainsi, par la recherche d’un équilibre entre deux tendances contradictoires, l’Europe a développé un modèle spécifique, et efficace, de développement sans pour autant se l’approprier complètement.
Ce n’est donc pas tout à fait du hasard, si le principal « social-économiste » contemporain, prix Nobel de surcroit, n’est pas européen : Amartya Sen. Et pourtant, beaucoup de Sen a été appliqué avant la lettre en « Europe ». Aujourd’hui, l’Union peut et doit franchir un cap : s’approprier ses expériences, l’expérience de ses membres et de l’Union en tant que telle. De part ces expériences, nous savons maintenant que le mot « développement » et même la locution « développement économique » indiquent des concepts qui mutent avec la situation de départ : développement en France ce n’est pas développement en Afrique subsaharienne. Par conséquent, nous savons qu’il n’existe pas d’approches « universels » au développement mais que la pertinence doit être recherchée au niveau des territoires.
En réalité, nous pouvons à présent définir le « développement » comme le chemin qu’un certain territoire entame pour réaliser ses propres objectifs. Par conséquent, à cultures différentes peuvent correspondre concepts de développement très éloignés l'un de l'autre et même contradictoires, selon la nature des objectifs choisis par ces « construit sociaux » qui sont les territoires.
En reliant ces connaissances, on peut identifier des priorités pour faire en sorte que l’Europe puisse assumer son ambition d’être référence dans l’aide au développement.
Tout d’abord, il conviendrait d’investir dans la recherche fondamentale dans le domaine de l’économie : si nous sommes conscients des limites des théories acceptés, nous devons nous doter d’instruments plus pertinents. La deuxième guerre mondiale nous a obligés à « choisir un camp », le début du vingt-unième siècle nous offre l’opportunité de « bâtir notre camp ». C’est vrai pour la doctrine politique, c’est vrai également pour l’économie.
Deuxièmement, il est nécessaire d’intégrer l’idée que les actions vouées au développement des pays de l’Union peuvent être absolument différentes par rapport aux actions d’aide aux autres pays : situations différentes peuvent demander des actions différentes. D’ailleurs, une ambition pour l’Union pourrait être de devenir un vrai laboratoire des politiques de développement sur un territoire relativement aisé : c’est un énorme chantier qui permettrait d’affronter et de déminer les craintes des populations « riches » ainsi que d’analyser en profondeur l’impact d’une économie parfaitement globalisée sur les modèles de développement et notamment de croissance.
Enfin, mais pas moins important, reconnaître le caractère non-universel des modèles de développement, nous permettra d’intégrer une valeur typiquement européenne, la tolérance, le respect de l’autre, dans les programmes d’aide. Car nous pouvons reconnaître que le projet de développement reste propriété du territoire qui le porte et que cette propriété est, en elle-même, une valeur économique et de société.
23:00 Publié dans Projet Européen | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : europe, union, européen, européenne, européennes, modem, pirrone |
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